[Fable] Les deux Rats, le Renard, et l'Oeuf

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[Fable] Les deux Rats, le Renard, et l'Oeuf

Message par Senalina le Mer 22 Fév - 6:03

Titre: Les deux Rats, le Renard, et l'Oeuf
Auteur: Jean de la Fontaine
Parution: 1678 (Livre IX)
En lecture libre, ainsi que toutes ses Fables sur Internet (par exemple en consultant ce site dédié à l'auteur). Il existe aussi de nombreux recueils dans le commerce.

Piste de lecture: Pour La Fontaine, le rat est l'exemple même de la représentation du peuple. Ce petit fouineur est parfait pour la représentation qu'il souhaite faire de la France de son époque. Organisé en société, rusé et intelligent mais prudent, le rat est un parfait miroir de l'humain tout en sachant se distancier des situations dans lesquelles il se met (ce qui donne l'effet comique et moralisateur).
Dans 'Les deux Rats, le Renard, et l'Oeuf', l'auteur exprime dans cette fable qui termine le Discours à Madame de La Sablière, son désaccord avec la théorie de Descartes sur l'animal-machine. Il propose ici des animaux doués de mémoire et d'intelligence.

Les deux Rats, le Renard, et l'Oeuf

Deux Rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un Oeuf.
Le dîné suffisait à gens de cette espèce !
Il n'était pas besoin qu'ils trouvassent un Boeuf.
Pleins d'appétit, et d'allégresse,
Ils allaient de leur oeuf manger chacun sa part,
Quand un Quidam parut. C'était maître Renard ;
Rencontre incommode et fâcheuse.
Car comment sauver l'oeuf ? Le bien empaqueter,
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
Ou le rouler, ou le traîner,
C'était chose impossible autant que hasardeuse.
Nécessité l'ingénieuse
Leur fournit une invention.
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
L'écornifleur étant à demi-quart de lieue,
L'un se mit sur le dos, prit l'oeuf entre ses bras,
Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
L'autre le traîna par la queue.
Qu'on m'aille soutenir après, un tel récit,
Que les bêtes n'ont point d'esprit.
Pour moi, si j'en étais le maître,
Je leur en donnerais aussi bien qu'aux enfants.
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
Quelqu'un peut donc penser ne se pouvant connaître.
Par un exemple tout égal,
J'attribuerais à l'animal
Non point une raison selon notre manière,
Mais beaucoup plus aussi qu'un aveugle ressort :
Je subtiliserais un morceau de matière,
Que l'on ne pourrait plus concevoir sans effort,
Quintessence d'atome, extrait de la lumière,
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encor
Que le feu : car enfin, si le bois fait la flamme,
La flamme en s'épurant peut-elle pas de l'âme
Nous donner quelque idée, et sort-il pas de l'or
Des entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage
Capable de sentir, juger, rien davantage,
Et juger imparfaitement,
Sans qu'un Singe jamais fit le moindre argument.
A l'égard de nous autres hommes,
Je ferais notre lot infiniment plus fort :
Nous aurions un double trésor ;
L'un cette âme pareille en tout-tant que nous sommes,
Sages, fous, enfants, idiots,
Hôtes de l'univers, sous le nom d'animaux ;
L'autre encore une autre âme, entre nous et les Anges
Commune en un certain degré
Et ce trésor à part créé
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
Entrerait dans un point sans en être pressé,
Ne finirait jamais quoique ayant commencé :
Choses réelles, quoique étranges.
Tant que l'enfance durerait,
Cette fille du Ciel en nous ne paraîtrait
Qu'une tendre et faible lumière ;
L'organe étant plus fort, la raison percerait
Les ténèbres de la matière,
Qui toujours envelopperait
L'autre âme, imparfaite et grossière.

Jean de la Fontaine

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